Transmis de génération en génération ils sont le ferment de la culture. Récits colorés, fantastiques ou dramatiques, ils reflètent la vie antillaise .Leur style varie selon les conteurs mais ils font l’objet d’un cérémonial dans lequel l’auditoire prend une part active.
Le moment du conte constitue un véritable rituel ; au cours de la séance, le conteur sollicite le public au moyen de formules destinées à maintenir son attention.Le cric crac est la formule introductive la plus fréquemment utilisée :
Les cric crac sont partout insérés dans le conte.Le conteur n’hésite pas à complèter les formules de base par des phrases ou des expansions souvent dénuées de sens , mais où se manifeste le plaisir des mots.
La fin du conte donne lieu également à un certain nombre de rituels.La chute de l’histoire permet d’expliquer certains phénomènes naturels : pourquoi on tue les lapins en leur donnant un coup derrière la tête,pourquoi la tortue a une carapace marquée... Dans "Solibo Magnifique",avec les Dits de Solibo Patrick Chamoiseau donne un exemple de la façon dont le conteur anime et sollicite le public dès le commencement du conte.
Pour informer les jeunes générations qui ne peuvent plus de ce fait recevoir directement cette tradition orale, de nombreux recueils de contes traditionnels, étudiés par des linguistes et des anthropologues, ont été publiés ces dernières années.
Depuis 1999, l’association Kontabaz travaille à préserver et promouvoir le patrimoine culturel guadeloupéen. Sous la houlette d’Edgar Férus, le groupe d’artistes conteurs diffusent ce que leurs aînés ont transmis oralement. Ils réalisent des films, des spectacles,éditent des livres, enregistrent des CD. Ils ont aussi mis en place un espace d’information , toujours dans l’esprit d’échange et de transmission.
"Le Roi avait un troupeau de boeufs, rien que de beaux boeufs ;lapin et Zanba étaient amis et c’étaient des gens qui aimaient toujours bien manger. Alors un jour, Lapin dit :
Compère Zanba, j’ai vu que le roi avait deux beaux boeufs ; il faut que nous allions prendre de la viande pour manger.
Comment allons nous faire cela ?
Allons-y, je suis intelligent, allons-y, et je te dirai ce qu’il faut faire.
Alors, ils allèrent chercher leurs rasoirs, un sac à dos et ils partirent.Lorsqu’ils arrivèrent, Lapin dit :
Compère, voilà ce qu’il faut faire. Ouvre les fesses du boeuf et entre dedans.
Zanba entra, Lapin fit la même chose.Ils se mirent à découper la viande à l’intérieur du boeuf.Quand leur sac fut plein, ils partirent et ils rentrèrent. Le lendemain, ils firent la même chose, trois jours après, encore la même chose.Le quatrième jour, le domestique du roi vit que le taureau allait mourir ;il ne comprenait pas, il se demandait ce que la bête pouvait avoir. Il alla dire au Roi que son boeuf était en train de mourir. Le Roi dit qu’il ne comprenait pas ce qu’il pouvait avoir.Celui-ci fit appeler un vétérinaire pour l’ouvrir et voir ce qu’il pouvait avoir eu.
Un jour où Zanba et Lapin retournaient, ils trouvèrent le boeuf couché. lorque Lapin vit que le boeuf allait mourir, il dit à Zanba :
Compère, les fesses du boeuf vont se fermer, aujourd’hui, nous seront pris. Tu sais ce que nous allons faire : entre dans le rectum, je rentrerai dans la vessie.. Sitôt dit, sitôt fait.
Lorsque les serviteurs du Roi vinrent découper le boeuf, ils le fendirent, prirent la vessie et la lancèrent, il n’y avait rien dedans. Au moment où ils l’envoyaient en l’air,Lapin dit :
Aïe, vous avez sali mon complet blanc avec la vessie du boeuf.Qu’est-ce que vous faites ?
Le boeuf du Roi était en train de mourir, nous le découpons pour voir ce qu’il avait.
Vous êtes trop bêtes : ouvrez le rectum, vous rerrez alors s’il n’était pas constipé, ou s’il n’y avait pas quelque chose dedans.
Ils écoutèrent Lapin, ils ouvrirent le boeuf ,ils regardèrent et ils virent Compère Zanba couché dans le rectum.Lapin sauta en l’air :
Je vous l’avais bien dit : voilà mon Compère, attrapez-le et mettez-le en prison.
Les serviteurs s’emparèrent de Zanba et l’emmenèrent au Roi.Mais Zanba criait :
Il était là, lui aussi, il était là aussi, il était là aussi...
Lapin répondit :
Ne le laisser pas parler, ne le laisser pas parler, faites-le taire.
Quand ils arrivèrent auprès du Roi, celui-ci dit :
Il n’y à rien d’autre à faire que de le marquer au fer chaud sur les fesses.
Le Roi dit de préparer le fer et qu’il reviendrait à trois heures.
A trois heures, le Roi revint. Il prit le fer chaud et le colla sur les fesses de Zanba.Zanba protesta :
Messire le Roi, ce n’est pas moi, c’est Compère Lapin !
Ce n’est pas mon affiare, dit le Roi, celui que je tiens, c’est celui qui paie.
Lapin, pendant ce temps, était monté sur le mombin auquel était attaché Zanba.Chaque fois qu’il mangeait un mombin, il flanquait le noyau sur les fesses de Zanba qui criait :
Aïe ! ne touchez pas à mes brûlures.
Levant la tête, il s’aperçut que c’était Lapin qui faisait cela :
Compère, c’est ça ce que tu me fais !
Le moment vint où Zanba fut relâché. Il s’en retourna chez lui et se fit porter malade.
Un jour que Compère Lapin passait pour voir comment allait Zanba, il rencontra sa femme :
Bonjour, ma commère : et mon compère ?
Il est malade.
Qu’est-ce qu’il lui est arrivé ?
Il est malade.
Je suis pressé, mais demain, je viendrai le voir.
On en resta là, et le lendemain quand il repassa, ce fut la même chose :
Et mon compère ?
Cela ne va pas du tout.
Dites-lui que je suis pressé, mais demain je viendrai le voir.
Le troisième jour, il fit la même chose.Zanba réfléchit à ce qu’il devait faire pour attraper son compère et l’amener devant le Roi.
Zanba avait une fille qui se mariait, il invita donc tous ses amis et il invita Lapin.Lapin se dit que si la fille de son compère se mariait il fallait qu’il soit là.
Le samedi des noces arriva. Tout le monde à table mangeait. Lapin avait mis sa chaise en bout de table pour pouvoir s’échapper plus vite et il mangeait plus vite que tout le monde. Quelqu’un dit :
Compère Zanba, ton repas était bon, j’en reprendrai bien encore un peu.
Je vais t’en donner, et toi, Compère Lapin ?
Donne-m’en aussi encore un peu.
Mais pendant ce temps Zanba réfléchissait à la façon d’attraper Lapin.Il proposa aux convives un "sec", et pendant que Lapin l’avalait d’un coup, Zanba passa derrière son dos , et, aidé d’un convive, il se saisit de Lapin , il le jeta dans un sac et conduisit devant le Roi.
Celui-ci fut content et fit chauffer un fer comme pour Zanba.On emmena Lapin au mombin,on l’attacha avec une corde, le plus serré possible.Lapin, lui, faisait travailler son esprit, se demandant ce qu’il pouvait bien faire, lorsqu’il aperçut Compère Tigre qui passait par là.Il l’appela :
Compère, comment ça va ?
Et toi compère Lapin, qu’est-ce que tu fais là ?
Approche-toi, mon cher compère que je te raconte cela.
Qu’est-ce qui t’est arrivé, Compère Lapin ?
Mon cher compère, tu sais que je n’ai pas une grande famille, que mes dents sont petites, toi tu as des dents plus grandes que moi, et tu as une grande famille.Le Roi m’a dit qu’il me mettait là et que si je trouvais le moyen de me libérer, il me donnerait le plus beau boeuf de son troupeau.
Moi, Compère Lapin, je prendrais bien le boeuf, j’ai une grande famille.
Alors détache-moi Compère Tigre et je t’attacherai à ma place.
Tigre était un grand naïf,il détacha Lapin qui prit la corde pour attacher Tigre, encore plus serré qu’on ne l’avait attaché.Trois arriva, c’était l’heure prévue pour marquer Lapin au fer chaud. Mais au lieu de Lapin, ce fut Tigre que les serviteurs trouvèrent. lorsque Tigre s’aperçut de ce qui l’attendait, il protesta :
Ce n’est pas moi, Messire le Roi, c’est Lapin qui m’a attaché là !
Ce n’est pas mon affaire, répondit le Roi, celui que je tiens, c’est celui que je brûle.
On mit le fer aux fesses de Tigre, il était dans tous ses états de se voir les fesses ainsi brûlées. Rentré chez lui, il se fit porter malade et on annonça à Lapin que Tigre était alité.Lapin répondit qu’il n’avait pas le temps mais qu’un jour, il irait quand même voir son compère.
Une nouvelle fois, le temps passa et Lapin ne venait toujours pas.Un jour, Tigre fit dire à tous ses amis qu’il était mourant, il demanda à sa femme de dire :Savez-vous ce qui est arrivé ? J’ai perdu mon mari !
Quand elle arriva chez Lapin, celui-ci s’écria :
Commère, Compère Tigre est mort ? Est-ce bien vrai ?
Oui, c’est hélas bien vrai.
Alors, il faut que je vienne voir mon compère pour aller à l’enterrement.
Lapin se rendit donc chez Tigre et trouva là tous ses amis. Il resta dehors, debout avec son parapluie.Comme une petite pluie tombait, il ouvrit son parapluie. On lui dit d’entrer, alors il répondit qu’il ne pouvait pas car il avait son parapluie et il interrogea :
Etes-vous sûrs que Compère est mort, vraiment mort ?
Mais oui, Compère, il est aussi mort qu’on peut l’être !
Remuez-le pour que je voie.
On remua Tigre et comme rien ne se passait, Lapin reprit :
Vous êtes sûrs que mon compère est mort, vraiment mort ?
Oui, il est vraiment mort, viens le toucher si tu veux.
Mais Tigre avait caché une hache près de lui pour tuer Lapin. Lapin dit encore :
Remuez-le encore une fois pour que je voie.
On remua Tigre, il avait l’air bel et bien mort.Mais Lapin insista :
Vous êtes sûrs qu’il est mort ?A-t-il déjà pété ?
Alors, Tigre, ce grand imbécile, se mit à péter"proutt".Aussitôt, Lapin s’écria :
Aïe ! où avez-vous vu un mort péter ?
Et il fila à toute patte. Mais alors qu’il passait près de Tigre, celui-ci lui flanqua un grand coup de hache par derrière, lui coupant un morceau de queue.
Et c’est depuis ce jour-là que Lapin n’a qu’un tout petit bout de queue.